Espaces Contemporains

Une reconversion sur mesure à Carouge

De la Manufacture de mètres et mesures linéaires au loft reconsidéré

Inscrite dans le périmètre protégé du Vieux-Carouge, à la limite de la zone de développement, l’usine de la rue Vautier réalisée en 1918 par l’architecte Emile Bouffard a récemment fait peau neuve (2009-2012), s’offrant le luxe d’une reconversion minutieuse. Cette ancienne Manufacture de mètres et mesures linéaires a finalement trouvé une nouvelle affectation, après plusieurs décennies de mutations et de vacance.

 

Si l’édification de la cité sarde de Carouge, créée dans un style maniant à la fois des intentions baroques et néoclassiques, se développe principalement à la fin du XVIIIe siècle dans une remarquable homogénéité, elle ne cesse de croître au siècle suivant. Sans rompre véritablement avec l’ordonnance des constructions existantes, de nouvelles constructions s’inscrivent sur les parcelles encore disponibles de la ville. Puis, au tournant du XXe siècle, le Heimatstil fait son apparition dans certain coin de Carouge, véhiculé par l’exposition nationale de 1896 qui se déroule à Genève. C’est le cas de l’immeuble situé à l’angle de la rue Vautier et de la rue des Moraines, réalisé par l’architecte Marc Camoletti et l’entrepreneur Emile Belloni en 1912. Nécessitant la démolition de plusieurs maisons du XVIIIe et dépassant exagérément les gabarits des bâtiments environnants, l’immeuble est destiné à abriter la poste de Carouge ainsi que des logements aux étages. Affichant une tourelle d’angle, un toit en pavillon et des ferronneries stylisées, il rompt de manière claire avec les modèles préexistants. La nouvelle Manufacture de mètres et mesures linéaires – créée à la fin du XIXe siècle par Henri Collet au Clos de la Fonderie, qui produira entre autre le fameux mètre pliant – va s’élever dans le prolongement de cet immeuble quelques années plus tard, en s’insérant dans le tissu environnant de manière toute aussi contrastante, mais ici dans un timide élan de modernité. En effet, si la façade sur rue, habillée de colonnes ioniques, d’une large architrave et d’un tympan ornée d’une balance – en référence à la société immobilière mandataire La Balance -, renvoie à un langage résolument classique, elle présente par ailleurs une ordonnance épurée, des larges baies dépourvues de volets et, pratiquement pour la première fois à Carouge, une toiture plate. L’architecte Bouffard reconduira d’ailleurs cette formule pour la petite annexe qui prolonge les locaux de la poste le long de la rue des Moraines, qu’il réalise au même moment (1920). Mais c’est réellement en pénétrant dans le bâtiment qui se déploie sur une parcelle toute en longueur, que l’on découvre la dimension industrielle du lieu réalisée sur deux niveaux. Au rez-de-chaussée, des bureaux et un magasin donnent côté rue tandis qu’à l’arrière un vaste atelier caractérisé par un plan libre et une structure apparente constituée de poteaux-poutres occupe tout l’espace sur plus de 40 mètres. Ici, seule la façade est, côté cour, est percée de larges baies vitrées en serrurerie métallique, offrant la lumière diffuse du levant. A l’étage, sur un principe structurel identique, l’espace est cloisonné de manière à former plusieurs ateliers ici largement éclairés de tous côtés par des baies vitrées et des pavés de verre ponctuels.

 

La manufacture fonctionne jusqu’en 1925, puis déménage en périphérie de la Ville au Petit-Lancy. Ces locaux industriels vont alors voir défiler toutes sortes d’activité. Des ateliers de perfectionnement pour chômeurs métallurgistes dès 1938 et la maison May et Cie, spécialisée en bois contre-plaqués, dans les années 1940, société qui devra d’ailleurs faire face à de nombreux dégâts suite à un violent incendie survenu dans son atelier en 1943. Dans les années 1950, c’est l’entreprise internationale Laurens qui y installe l’un de ses dépôts de cigarettes pendant plusieurs années. En 1985, le premier étage du bâtiment est transformé en ateliers d’artistes – entre autres celui du graphiste Roger Pfund – et en appartement. L’esprit industriel y est conservé, tant dans les dimensions généreuses des nouveaux espaces créés que dans le maintien des éléments caractéristiques des lieux (poteaux apparents, serrureries métalliques). Le rez-de-chaussée subit, quant à lui,  un sort plus chaotique avec l’épopée des Halles de Carouge. Ouvertes en 1991, ces Halles, jouxtées d’une brasserie côté rue, occupent tout l’espace de l’ancien atelier et sont conçues dans un mauvais pastiche de marché couvert. C’est le fiasco dès son ouverture. Elles ferment leurs portes une année plus tard pour rouvrir en 1993 sous une nouvelle formule agrémentée de stands plus exotiques… Nouvel échec après quelques années d’exploitation, les Halles sont finalement désaffectées jusqu’à ce qu’en 2008, la fondation de valorisation des actifs de la Banque cantonales les mette en vente. En l’absence de toute proposition publique, les anciennes Halles, la brasserie et la parcelle attenante, située au nord, sont rachetées par un privé, mettant fin à une quinzaine d’années de vacance.

 

Un projet maîtrisé pour un espace surdimensionné

Le nouveau propriétaire, désireux de réhabiliter cette longue halle en un vaste loft contemporain, fait appel à l’Atelier Siebold architectes. L’ambition est de taille et nécessite des études détaillées, dans la mesure où la conservation de la typicité industrielle des lieux est requise par la Commission des monuments, de la nature et des sites du canton de Genève et est, par ailleurs, souhaitée par le mandataire. Comment appréhender un tel espace chargé d’histoire sans en dénaturer la substance tout en y adaptant un programme clairement différent de sa fonction première. Il s’agit ici de maintenir la générosité de la grande halle avec sa structure ponctuelle en particulier, alors que le volume doit être subdivisé pour répondre aux exigences d’un nouvel usage. Si le projet d’aménagement de cet espace en logement s’apparente effectivement au concept du loft au sens strict du terme, les dimensions exceptionnelles du lieu (565 m2 sur 4 mètres de hauteur), ont présidé à un choix plus rationnel de son organisation sous la forme d’un appartement inhabituellement spacieux. C’est dès lors une conception hybride de l’habitat qui est projetée sous la forme d’un logement de cinq pièces, gardant cependant d’amples volumes dégagés et bien éclairés ainsi qu’une empreinte visible de son ancienne activité.

 

Le projet doit néanmoins faire face à un obstacle de taille : sur une profondeur de 40 mètres, la halle s’insère entre deux larges murs dépourvus de toutes ouvertures. Seule la façade est, donnant sur un petit jardin public, est percée de grandes serrureries métalliques, prodiguant l’unique apport de lumière à la halle. Du côté de la façade sud, aucun percement ne peut être envisagé, la halle étant accolée à un autre bâtiment. L’espace est par conséquent scindé en deux entités distinctes, entrecoupées d’un long couloir commun – constitué d’un mur en béton lisse et brut de décoffrage courant sur toute la profondeur de l’édifice – nécessaire à l’accès des ateliers et d’un appartement situés à l’étage. Ce sont donc deux locaux de stockage indépendants du futur appartement qui sont insérés le long du mur borgne sud et un bureau à l’extrémité de la travée, bénéficiant de la lumière naturelle à l’est. La décision de percer amplement la façade nord s’impose alors comme une évidence et va conditionner la typologie projetée. La création de gigantesques portes-fenêtres vitrées aux formes très épurées permet en effet d’orienter la totalité des pièces à vivre sur la cour originellement présente, et de redonner, par la même occasion, une nouvelle dimension à cet espace extérieur auparavant encombré. Si d’ordinaire à Carouge, la règle veut que les pièces principales s’affichent côté rue, l’inversion proposée dans cette réhabilitation est en fait le résultat de la typologie préexistante du lieu et ne procède aucunement à un contournement à la tradition. Suivant la trame d’origine dictée par les poteaux champignon de la halle, les pièces de l’appartement se suivent en enfilade sous une hauteur de plafond de quatre mètres. Le vaste séjour disposé dans l’angle du bâtiment profite d’un apport maximal de lumière provenant à la fois des nouvelles ouvertures et des serrurières métalliques existantes – refaites à l’identique – côté est. Viennent ensuite les chambres à coucher comprises dans une ou deux travées puis, à l’extrémité, le gigantesque dressing room et sa salle de bain attenante non moins impressionnante – le tout sur plus de 70 m2 -, seuls équipements susceptibles de s’intégrer dans cet espace borgne.

 

Sur le modèle des petites constructions sommaires traditionnellement présentes en fond de cour des habitations carougeoises – ateliers, cabanes à outils, couverts, dépôts – une extension contemporaine (85 m2) en béton brut est insérée sur le flanc nord de la halle de manière à intégrer la cuisine. Reconduisant la volumétrie de ces constructions, cette annexe a également permis de conserver les volumes de l’ancienne halle dans leurs dimensions les plus larges et surtout d’orienter une partie du logement à l’ouest, la totalité des autres pièces donnant au nord. Disposé perpendiculairement à la halle d’origine, dans le prolongement du séjour, cet élément rapporté est largement vitré et agrémenté d’une coupole aux formes épurées. Un sous-sol est également excavé, aménagé en espace polyvalent et recouvert au niveau de la cour de dalles en béton d’où émanent des puits de lumière. Véritable trait d’union entre la zone protégée du Vieux Carouge et sa zone de développement, la radicalité de ce monobloc exprimée à travers ses matériaux s’intègre néanmoins parfaitement à l’ensemble industriel d’origine. Le contraste recherché est d’autant plus saisissant que ses façades en béton brut se distinguent nettement de l’ocre rouge des façades sur cour de l’ancienne halle, appliqué en référence à la teinte de même nature présente sur la façade côté rue des éphémères Halles de Carouge avant cette reconversion sur mesure.

 

La rigueur des exigences techniques alliée à l’esthétique de la forme

Si cet espace privilégié et particulièrement épuré laisse aujourd’hui encore apercevoir sa caractéristique structure et sa nature industrielle , ce résultat n’a pas été de soi compte tenu des exigences qu’une telle réalisation comporte. La compréhension technique du bâtiment encore plus qu’esthétique, s’avère en effet le point essentiel dans ce type de projet où le volume à redéfinir et d’ores et déjà présent. A l’inverse d’une nouvelle création, la rénovation ou la réhabilitation d’un volume implique un affrontement direct avec le bâtiment, d’où émergent ses caractéristiques et ses défauts au fur et à mesure de son étude. Il faut à la fois maîtriser la physique du bâtiment, envisager de nouveaux équipements techniques, suivre des exigences en matière de sécurité et d’économie d’énergie toujours plus contraignantes, le tout en y intégrant la question patrimoniale. S’ajoute à cela, le choix des matériaux de construction qui doivent être en adéquation avec les éléments existants de cette reconversion sur mesure.

 

Si au niveau structurel, l’ancienne manufacture ne comprend pas de désordres majeurs, l’ouverture quasi totale de la façade nord a néanmoins nécessité une reprise de charge importante. De manière à renforcer la structure de ce mur largement percé par d’immenses baies vitrées, de nouveaux cadres en béton armé porteurs ont été constitués, reposant sur des micropieux en sous-sols. Par ailleurs, le problème principal réside plutôt dans l’absence d’isolation thermique et phonique. Les dalles de plancher nervurées, laissées apparentes et spécifiques à ce type d’espace, ne font en effet que 5 centimètres d’épaisseur et supportent le plancher du premier étage qui est directement apposé sur le béton. Par conséquent, l’espace du rez-de-chaussée subit tous les bruits d’impact du premier niveau. Soucieux de conserver l’essence industrielle du lieu et les modénatures existantes – notamment les caractéristiques poteaux champignon – les architectes décident de doter le bâtiment d’une nouvelle peau intérieure épousant littéralement le squelette de la structure d’origine en béton armé. Afin de répondre à la fois aux exigences phoniques et thermiques, un isolant en laine de verre, suivi de briques de terre cuites entourent l’ensemble des murs et des poteaux alors qu’un faux plafond vient s’accrocher aux dalles de plancher à l’aide d’attache antivibratiles de manière à réduire les bruits d’impact du premier étage. Cet espace tampon créé au plafond a également permis d’ajouter les gaines techniques nécessaires au nouvel usage du lieu, notamment une ventilation à double flux. La double peau a ensuite été recouverte d’une couche de plâtre appliquée par projection sur l’ensemble des murs et des poteaux de manière à uniformiser les espaces nouvellement créés. Par ailleurs, l’habillage des parties supérieures des poteaux en forme de V a nécessité une technique plus délicate comprenant la pose de plaques de plâtre fixées sur le faux plafond et le mur en brique des poteaux. Cette technique permet en effet d’obtenir une articulation plus fine des éléments, tant au niveau de la résolution de lignes parfaitement rectilignes – en collant une baguette en polymère au niveau des angles -, qu’au niveau de la protection phonique optimale obtenue par l’introduction d’une couche d’isolant intermédiaire glissée entre le béton et la plaque de plâtre. Dans le même ordre d’idée, l’habitabilité du sous-sol de l’extension réalisée dans la cour a nécessité la pose d’un faux plafond en plaques de plâtre perforées, de manière à absorber les résonnances extérieures particulièrement présentes à ce niveau de cette reconversion sur mesure.

 

C’est donc à travers la réunion d’une maîtrise technique et spatiale que cette reconversion aux dimensions véritablement exceptionnelles a pu voir le jour. L’approche sensible des lieux de la part des architectes a ainsi permis de redonner une ampleur à cette ancienne halle industrielle en maintenant ses principales caractéristiques, tout en la dotant parallèlement et de manière tout à fait contemporaine d’une extension qui prend ici tout son sens. Approche qui a d’ailleurs été citée comme référence par les délégués à la Commission du Vieux Carouge pour le Rapport de législature de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS) de 2006 à 2010 à Genève.

Une reconversion sur mesure.
Mélanie Delaune Perrin, mars 2014

 

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